La chaîne du livre : savez-vous vraiment qui se cache derrière la production d'un livre?

La chaîne du livre : savez-vous vraiment qui se cache derrière la production d'un livre?
J'admets qu'avant de devenir éditrice, je n'avais aucune idée du fonctionnement de la chaîne du livre. Je savais qu'il y avait des auteurs et des éditeurs, mais j'étais loin de me douter qu'un tissu serré de liens unissait un nombre bien plus important d'acteurs. Pour vous éclaircir, je vous propose ce billet expliquant la chaîne du livre au Québec, lequel j'ai ponctué d'une comparaison entre les livres papier/électroniques (entre autres pour me défendre devant les nombreux préjugés auxquels je fais face en tant qu'éditrice numérique!).
 
Dans une série de trois articles, je vais tracer pour vous un portrait global du monde du livre. Dans ce premier billet, on parle de la chaîne du livre; dans le second (la semaine prochaine), du rôle de l'éditeur; et dans le dernier (dans deux semaines), du prix du livre numérique.
 
D'abord et avant tout, il faut savoir que le monde du livre au Québec est régulé par la loi 51, qui définit les droits et responsabilités de chacun des acteurs, et qui les soude dans une action commune mais compartimentée. Cette législation étant assez immuable, le modèle du livre n'a pas changé depuis longtemps (1981...) et ne changera pas de sitôt (au grand dam des éditeurs numériques!).
 
À l'époque, cette loi était le meilleur moyen de faire cohabiter tous les intervenants et de coordonner leur action de manière cohérente. Mais depuis les années 80, l'humanité est passée à travers bien des bouleversements, dont l'usage domestique de l'ordinateur, et l'arrivée d'Internet. Ces deux éléments ont offert les conditions propices à la naissance d'une forme nouvelle qui peine encore prendre sa place aujourd’hui : le livre numérique.
 
Allons-y dans l'ordre et voyons qui sont tous les gens qui forment les maillons de cette chaîne. Nous observerons leur part du travail et leur rémunération, dans le domaine du papier comme du numérique.
 
D'abord, il y a les écrivains - ces êtres sensibles, artistiques, créatifs (ah, je me reconnais!), parfois dépressifs et souvent imbus d'eux-mêmes (euh, je suis pas comme ça, j'espère? Vous aurez compris que je caricature...). Dans le papier, les auteurs gagnent aussi peu que 10 % de la valeur au détail de leur livre. Dans le numérique, c'est généralement plus élevé. Chez Lecteur en série, par exemple, les redevances se situent autour de 30 %. Voir nos auteurs.
 
Des auteurs, il y en a de très bons, et de très mauvais. C'est pour ça que les éditeurs existent : ils font un tri pour épargner les yeux du public d'une conjonctivite causée par des textes inintéressants bourrés de fautes et dépourvus de qualités narratives. Na, je blague! Mais en vrai, le rôle de l'éditeur est de sélectionner parmi les manuscrits reçus ceux qui ont un potentiel culturel et commercial intéressant. Après cela, l'éditeur s'occupe de réviser les textes et d'améliorer leur qualité générale : ça prend une équipe de très bons réviseurs, qui sont capables de corriger les erreurs de grammaire, d'orthographe, de syntaxe et de ponctuation, sans dénaturer le style de l'auteur. L'éditeur s'occupe aussi de la mise en page et de l'infographie du livre, bref, de tout ce qui le rendra visuellement attrayant et agréable à la lecture. Finalement, selon qu'il fasse dans le papier ou dans le numérique, l'éditeur fait imprimer le tirage ou convertit le fichier au format électronique (chez nous, PDF et EPUB. Voir nos œuvres).
 
Vient ensuite le couple distributeur/libraire (papier), ou l'agrégateur/plateforme web (numérique). Dans le livre physique, le distributeur s'occupe de la manutention des livres; de l'entreposage à la livraison aux libraires. Ce sont les librairies qui assurent le lien final avec les lecteurs en leur vendant les livres au détail. Les distributeurs gardent environ 17 % du prix du livre, alors que les libraires en tirent 40 %.

Dans le numérique, l'agrégateur est la compagnie qui ajuste les fichiers de livres selon les standards de chaque librairie en ligne, et qui dépose les œuvres sur ces plateformes. C'est là que ça devient assez intéressant : le rôle d'agrégateur est très méconnu du public, pourtant il est crucial et à part entière. Les tâches dont il s'occupe ne peuvent pas être complètement automatisées et demandent un temps fou. Imaginez si l'éditeur devait lui-même modifier ses PDF et EPUBs (pourtant déjà mis en page) pour qu'ils conviennent à la forme requise sur Amazon, iBookstore, kobo, et les 1 355 237 autres? Et imaginez si l'éditeur devait lui-même déposer les fichiers sur chacune de ces 1 355 237 plateformes, y créer une fiche produit et la remplir avec des informations de qualité? Laissez-moi vous dire qu'il me pousserait des cheveux blancs si je devais faire tout ça en plus de mon rôle d'éditrice. C'est pour cela que dans le monde numérique, l'agrégateur est essentiel à l'éditeur parce qu'il lui sauve un temps précieux (et un vieillissement précoce par la même occasion). Avoir recours à ses services a cependant un coût : 30-40% du prix du livre, selon le cas, ce qui inclut la retenue gardée par les librairies en ligne.
 
Vous connaissez maintenant tous les acteurs, il ne reste qu'à faire le calcul pour savoir la part monétaire qui revient à l'éditeur. Alors... Papier: 33 % Numérique: 30 % Hein!?! Quoi?!? Qui aurait dit ça? Il semble donc que malgré l'évolution technologique des choses, les proportions restent assez semblables. Être un éditeur numérique, contrairement à ce que certains pensent, ne permet pas de s'en mettre plein les poches...
 
Laissez-moi anticiper les objections.
- Certains diront : « Oui, mais les éditeurs papier doivent prendre une partie de ce 33 % pour imprimer les livres! » Oui, c'est vrai. Cependant, une chose que le public ne sait pas, c'est que les éditeurs papier agréés ont généralement droit à des subventions, ce qui n'est pas le cas des maisons d'édition numériques (je parlerai de ce sujet au prochain article).
- D'autres diront : « Pourquoi donner autant que 30 % à l'auteur en numérique? » À quoi je répondrais : « Pourquoi donner si peu que 10? » Rappelons-nous que sans les mots écrits par cet auteur, il n'y aurait pas de quoi vendre...
 
Florence Morin est auteure de
deux livres, éditrice chez Lecteur
en série, et entrepreneure
 
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    • Avatar
      Studio C1C4
      Mar 12, 2015

      Merci pour ce billet. Je vais assurément lire les prochains ! Petite note cependant pour laquelle j'apporterais une nuance. Vous dites que l'agrégateur ajuste les fichiers pour les différentes librairies et détaillants ? Pour ce que j'en sais, c'est plutôt l'éditeur (ou le fabricant) qui doit s'occuper de cet aspect, et les modifications sont demandées après être passé au validateur de l'agrégateur qui a été ajusté oui (version différente du validateur de l'IDPF), pour répondre aux différentes demandes des détaillants. Aussi, les données entrées sont bien inscrites aussi par l'éditeur et non l'agrégateur. Enfin, à moins que nous n'ayons pas les mêmes rapports entre nous ? De notre côté, je peux vous assurer que c'est bien Studio C1C4 qui «corrige» les ePub de ses clients, alors j'imagine que ce sont les intégrateurs/infographistes des autres maisons d'édition qui s'occupent eux-mêmes de leur fichier. Et un seul fichier ePub est créé pour toute les plateformes, à moins d'exception. Pour ce qui est de déposer chez tous les détaillants, c'est plus ou moins vrai aussi, il s'agit plutôt de service web à mon avis, qui lance des requêtes lorsqu'un lecteur veut acheter/télécharger un livrel, la communication se fait alors entre la librairie et l'agrégateur. Les librairies ne tiennent pas de livre sur leur serveur (sauf Apple, Kobo, Amazon et Google Livre). Les exemplaires vendus en librairies viennent tous du même fichier, qui lui est déposé par l'éditeur sur l'agrégateur. Mais en effet, cet agrégateur est bien utile lorsqu'il s'agit de compiler les ventes de tous les détaillants, j'en conviens, mais aussi pour n'entrer qu'à un endroit, ou du moins réduire le nombre d'intervention d'entrée des métadonnées. Pour ma part, utile surtout pour être diffusé dans les librairies et les bibliothèques.

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        Lecteur en série
        Mar 14, 2015

        Précision très pertinente, merci! En effet, c'est l'éditeur qui entre les métadonnées et descriptions, et qui doit "ajuster" les fichiers après la validation sur le site agrégateur. Mais ces actions ne sont faites qu'une fois au lieu de 100, ce qui serait le cas s'il fallait déposer les œuvres sur les librairies en ligne une à la fois!

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