Le Banc

Le Banc
     Ce banc, il est là depuis des années. Depuis toujours. Il était là la première fois que j’ai visité cet endroit, et il est toujours là. De plus en plus dépéri, mais il est là, au bord de la montagne, surplombant la ville, montrant ainsi à tous ceux qui viennent s’y installer l’immensité de ce qui les entoure, la beauté, la grâce de cette ville qui ne se voient pas toujours du premier coup d'oeil.
     Ce banc, il est beau. Fait de bois, il n’a jamais été peint. On lui a laissé son naturel, le faisant reluire de temps à autres avec du verni. Le bois n’est plus aussi beau que dans ma jeunesse; il a été griffonné, persécuté, démembré de quelques bouts de planches. Mais il est beau. Il est beau de tous ces moments passés ici, de tous les souvenirs, les cris, les rires, les pleurs qu’il a soutenus, desquels il s’est imprégné.

     Je suis venu sur cette montagne pour la première fois à l’âge de huit ans. On m’a dit m’y avoir déjà emmené avant, mais j’étais trop jeune pour m’en rappeler. C’était ma première excursion en montagne, ma première sortie seul avec mon père, la première fois que j’allais voir la ville d’en haut, la ville dans laquelle j’avais toujours vécu et qui me semblait n’être qu’un labyrinthe de béton, parsemé d’arbres ici et là. Je ne savais pas encore ce qu’était exactement l’architecture et je ne savais pas qu’une vue d’ensemble d’une ville pouvait réellement ressembler à ce qu’on retrouve sur une carte postale. Ce banc, situé tout en haut de la montagne, m’avait accueilli alors que j’étais exténué de mon ascension et avait été témoin de mon ébahissement alors que j’avais vu, d’un seul coup, presque toute la ville en entier.
     Plus tard, c’est là que j’avais emmené ma première copine. On se fréquentait depuis un moment, mais ce soir-là avait été notre premier vrai rendez-vous. Assis sur ce banc, le soleil couchant illuminant de ses derniers rayons orangés la ville et donnant au ciel une couleur de fin du monde paradisiaque, j’avais embrassé une fille pour la première fois.
     C’est aussi sur ce banc, quelques semaines plus tard, que j’étais venu pleurer notre rupture. Ce même ciel incroyable ne me semblait plus aussi romantique, aussi surréaliste. Je l’avais trouvé laid. Sur ce banc, j’étais resté longtemps, les yeux humides, à réfléchir.
 
     Mes larmes ont mouillé le bois défraichi de ce banc une deuxième fois lorsque, à vingt-trois ans, mon père est mort. C’est avec lui que j’avais découvert cet endroit incroyable. C’est donc ici que je trouvais le plus logique de lui dire au revoir une dernière fois. J’avais volé une poignée de ses cendres dans son urne, les avait mises dans un petit plat, et les avais jetées du haut de la montagne. C’était l’hiver. Il faisait froid. Le vent me glaçait jusqu’aux os, mais je disais un dernier au revoir à mon père.
 
     Une nuit où j’étais seul, après une de mes nombreuses ruptures en l’espace de deux ans, j’étais venu me réfugier ici avec mon sac de couchage et mon oreiller. C’était une nuit chaude d’été et je croyais que l’endroit allait me réconforter. À ma grande surprise, j’avais croisé une fille; elle était assise sur mon banc. On avait parlé et on avait fait l’amour. Le lendemain matin, on s’était dit au revoir et je ne l’ai plus jamais revue. Je n’ai jamais su son nom.
 
     C’est sur ce banc, sur aucun autre, que je viens chaque fois que je dois réfléchir. J’ai vécu tellement d’émotions, tellement de choses sur ce banc, qu’on dirait qu’il me porte conseil. Être assis à cet endroit, en plein centre de cette carcasse en bois, m’apaise, me calme, m’éclaircit les idées.
           
     Aujourd’hui, je suis toujours assis sur ce banc. J’ai quatre-vingt-quatorze ans. Il ne m’en reste plus pour bien longtemps. Mon corps ressent le poids des années. Elles deviennent lourdes. Je ne pourrai bientôt plus les porter. Je me dis que je voudrais mourir sur ce banc. Mourir et me fusionner à ce banc, devenir ce banc qui a porté ma vie, qui a suivi mes aventures, pour devenir le confident, à mon tour, des gens qui viendront y prendre place.

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      Gilbert S
      Sep 7, 2015

      J'aime à croire que les choses ("inertes") peuvent s'imprégner de ce que l'on a ressenti, joies, peines, bonheur ou tristesse, et qu'elles pourraient les faire ressentir à d'autres. Ainsi, ce très vieux banc qui a entendu mille secrets, absorbé des larmes d'amour ou de détresse, qui s'est imprégné de tous les sentiments, j'aime à croire qu'il les fera ressentir à d'autres couples, d'autres personnes seules. Un peu comme s'il voulait que sa mémoire ne s'éteigne pas quand il aura disparu. Eh bien eh bien ! La nostalgie m'envahirait elle ? :) Ta nouvelle me fait réfléchir, ça a marché. Bravo :)

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        Alexandra Nadeau-Gagnon
        Sep 8, 2015

        Les choses inertes ont souvent une grande importance dans nos vies, mais il est pourtant rare qu'on y porte une attention quelconque ou, même, qu'on leur rende une sorte "d'hommage". C'est donc ce que j'ai voulu faire. Très heureuse que le texte vous ait plu!

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