Gardez-les en bas!

Gardez-les en bas!

L’odeur de pisse et de merde nous frappe au visage dès que nous mettons les pieds dans le métro. «Pouah…» fait Henri, portant sa main à son visage.

Il n’a pas belle allure en ce bon matin, étant affligé d’une mauvaise gueule de bois après une soirée de chien chez Francis. Il s’efforce pour ne pas gerber, mais moi je ne me sens pas trop mal malgré la quantité industrielle de drogues et d’alcool qui sont entrés dans mon corps au courant de la nuit dernière. Henri et moi prenons place dans le wagon et restons en silence, aucun d’entre nous deux étant prêt à faire un effort de discussion. Entre le troupeau allant au boulot et les brebis en détresse, le wagon est pratiquement plein, mis à part un jeune latino qui tape sur petit bongo pour un dollar que personne ne semble prêt à lui offrir.

Après quelques stations, un clochard, avec de vieilles espadrilles autour du cou et un verre à café déchiqueté, entre dans le wagon et commence à radoter de manière incohérente. Son odeur, un mélange de bière éventée et de sueur, empeste le métro. Henri lui jette un regard qui sous-entend qu’il est prêt à descendre à la prochaine station pour se jeter devant le prochain wagon qui suivra. L’homme demande à quelques passagers, avec un langage grossier, s’ils ont un peu de monnaie pour lui. Une jeune femme, avec un regard de dégoût, dépose une pièce ou deux dans ce qu’il lui reste de son verre. L’itinérant continu son chemin, trébuchant, avant de s’arrêter devant Henri.

- D’la monnaie?

Henri lève la tête avec mépris.

- Non…pas de monnaie, répond-il de manière snob, quoi que je ne crois pas qu’un des deux ne s’en rendent compte.

Ceci va pour le mépris aussi. L’itinérant reste planté là, fixant Henri sans dire un mot, comme si la réponse d’Henri n’était pas encore arrivée à destination.

- Qu’est-ce que tu me dis, t'as pas de monnaie? T’es dans le métro, non?

L’odeur est insupportable et je me sens proche de gerber sur le manteau du clochard. Henri tourne la tête vers la fenêtre et l’itinérant continue son chemin en trébuchant un peu partout. Tous les occupants du wagon le regardent maintenant, priant sans aucun doute pour ne pas être approchés par cette caricature grotesque de l’être humain.

Je commence à me sentir un peu mal en pensant à comment son enfance avait dû être. Il n’était probablement pas au courant qu’il était foutu avant même d’être sorti de l’hôpital. Il avait surement grandi dans un des trous à rat qui forment cette ville et avait peut-être des problèmes mentaux. Qu’est ce que j’en sais? Rien. Par contre, il semble être pauvre et fou. Tout ce qu’il lui reste à faire c’est de se défoncer encore plus. Bordel, ce que je voudrais encore avoir un peu de drogue d’hier. Je lui aurais filé, ça lui serait bien plus utile que des pièces de dix sous. Je remonte la tête et je vois le clochard qui s’est arrêté devant un homme en veston-cravate. Il se met à rire.

- Qu’est-ce que tu regardes, fils de pute?

L’homme regarde vers le bas et ne répond pas.

- C’est ce que je pensais, fils de pute… Putain de blanc qui veut toujours garder les négros dans le trou…

L’homme ne réagit toujours mais je suis sûr qu’il a la trouille. Le clochard met son verre dans le visage du veston-cravate comme s’il avait déjà oublié qu’il venait d’insulter le mec en plein métro.

- Un peu de monnaie?

L’homme ne lève pas la tête. Il répond d’un «non» timide, comme un gamin qui nierait avoir cassé le vase préféré de sa maman. Le clochard descend à la station suivante, coinçant une des espadrilles attachées au bord du cou dans la porte fermante.

 - La société devrait réellement aider ces gens… me souffle Henri.

 - Ouais, dis-je, ne voulant pas entendre Henri partir sur l’un de ses discours hypocrites où il croit avoir toutes les solutions pour sauver la planète.

Ça devient lourd, à la longue. Je descends deux stations après celle d’Henri et m’arrête dans une épicerie pour acheter du pain et des viandes froides. Pensant toujours au clochard et à son odeur, je finis par me demander si je ne devrais pas commencer à prendre des taxis plus souvent, même si ça finirait par rapidement me trouer le portefeuille. Je m’enlève rapidement cette idée de la tête, réalisant que malgré les désavantages du métro, je ne voudrais jamais que les fantaisies qui se propagent à travers moi en regardant les déchets des souterrains ne cessent. Je commencerais peut-être à me sentir un peu trop mal par rapport à moi-même.

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      Salma
      Nov 25, 2015

      Très bien écris, j'espère lire cet auteur prochainement.

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      khalid Hamdan
      Jun 16, 2016

      well done keep up the good work

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