Une rivière de bière

Une rivière de bière

J’ai arrêté de regarder là-haut longtemps avant ma mort - Pas seulement moi d’ailleurs, nous étions tous coupables de ce crime - «Nous» étant tous les gars du coin. Nous avions tout simplement des occupations bien plus importantes à l’époque, la principale étant de trouver assez de revenus pour se nourrir l’esprit à travers la journée et la nuit. C’était aussi plus important que d’aller voir le révérend Jacquot; que Dieu - s’il existe, bien sûr, je ne l’ai pas encore vu - prenne pitié de lui. Contrairement à mon pote Jean, je n’avais jamais eu de problème avec les gens qui regardaient en haut alors qu’ils étaient troués en bas. Ils ne m’avaient jamais fait aucun mal. J’ai essayé de faire comme ces malheureux au début de ma vingtaine, mais en avais eu rapidement marre du terme «ignorance» qu’ils utilisaient à tort et à travers lorsque je réalisais qu’un de leurs arguments ne tenait pas la route. Je ne leur en ai jamais voulu par contre, étant habitué à cette expression sortant de la bouche des politiciens et des rebelles.

À l’époque, je me sortais souvent de ces bordels en appelant Jean, le suppliant de venir me chercher, lui promettant que la bière était à mon compte ce soir-là. C’était souvent assez pour le convaincre et il arrivait en deux temps trois mouvements, déjà saoul et sans le moindre sou. Les soirs se finissaient immanquablement avec Jean se moquant de moi d’avoir donné une chance à ces malheureux et leurs délires.

C’est pour cette raison que j’étais surpris, quelques années plus tard, de voir Jean finalement fléchir et balancer la voiture dans laquelle nous prenions place dans un fossé, de l’entendre crier au ciel que le Bon Dieu lui vienne en aide entre des halètements qui semblaient faire plus de mal que de bien. Je ne me rappelle plus de grand-chose après ce moment. Seulement la sirène de l’ambulance. J’ai dû mourir en route vers l’hôpital.

Je retrouvai Jean à la toute fin de la file quand je repris conscience puis il s’est excusé bêtement pour l’accident. Je le rassurais, lui expliquant que je n’aurais rien foutu de mieux en bas (ou en haut?). Nous espérions tout simplement ne pas nous retrouver en Enfer. En regardant autour de nous, il était évident qu’il y avait une vie après la mort. Si le révérend Jacquot avait eu raison durant toutes ces années, il était clair que nous étions fichus. Et puis merde, j’ai finis par penser, au moins je brûlerai à côté d’un homme bon. Nous sommes rapidement arrivés devant une grille de couleur grise qui semblait proche de la désintégration, et ce, à cause de toute la rouille qui s’y était accumulée. Fallait bien croire que l’au-delà n’avait pas un gros budget. Un homme de petite taille, vêtu d’une chemise hawaïenne, d’une paire de bermuda beige et de lunettes fumées nous a demandé de décliner nos noms. Après lui avoir répondu, l’homme ― était-ce un ange? ― fouilla à travers une longue liste inscrite sur un téléphone intelligent. « Superbe, ces bijoux »  marmonna t-il. « J’en avais marre des listes sur papier ». Il a levé la tête après quelques secondes, ordonna à une personne que je n’avais pas remarquée d’ouvrir la grille en nous souhaitant la bienvenue au paradis.

Jean et moi nous sommes avancés à l’intérieur. Nous attendions que la grille se referme pour se sauter dans les bras, heureux et complètement surpris d’avoir eu accès au paradis dont le bon vieux révérend Jacquot parlait sans cesse. Après le choc initial, nous nous sommes rapidement retrouvés à nous demander ce que nous étions censés faire ou même vers quel endroit nous diriger. Au loin, Jean remarqua un homme de taille moyenne se promenant, une vague de femmes toutes plus belles les unes que les autres dans son sillon. Jean se mit à courir vers lui et ne voulant pas le perdre, je me mis à courir aussi, le suivant d’aussi près que je le pouvais. Mon cardio ne semblait pas s’être encore remis de toutes les cigarettes fumées sur Terre. Jean interpella l’homme et son harem.

« Hé man… désolé de te déranger, mais moi et mon pote ici, on vient de franchir la grille. On se demandait ce qu’on devait faire, s’il y avait un genre de rassemblement, ou peut-être même un genre de centre-ville? »

L’homme semblait perplexe. Il enleva ses lunettes pour se frotter le visage. Quelques femmes rigolèrent poliment, chuchotant entre elles.

« Vous êtes au paradis… faites ce que vous voulez. Y’a pas vraiment de carte ou de guide touristique ici. Vous faites juste vous promenez et quand vous trouvez quoi que ce soit qui vous plaît, bah, vous en profitez ».

Le visage de Jean s’éclaira à ce moment.

« Tu sais où on peut trouver des bières, alors? On a soif. En plus, la gueule de bois, ça ne doit pas exister ici, hein? » enchaîna Jean avec un clin d’œil.

Les femmes rigolèrent un peu plus. Jean se foutait la honte.

« Désole de vous l’apprendre les gars, mais y’a que du vin ici. On finit par s’y habituer. ».

L’homme et ses femmes passèrent à travers nous et continuèrent leur chemin.

« Et le Baseball? » criai-je à l’homme qui semblait déjà si loin.

« Non plus! Beaucoup de vierges par contre! Et pour tous les goûts! » qu’il me répondit en ricanant.

Jean et moi nous nous regardions à ce moment. C’était foutu. Les deux choses que nous aimions le plus n’existaient pas au Paradis.

« Hé merde… » fit Jean. « Avoir su, j’aurais fait gaffe et on serait encore en bas. La série mondiale commence bientôt en plus ».

Jean et moi marchions sans but précis. Il n’y avait pas beaucoup de gens. Quelques personnes buvant du vin et parlant d’un truc qu’ils appelaient métaphysique. Certains priaient. Il y avait beaucoup de chiens par contre. Il était aussi étonnant de voir à quel point il y avait peu de chats. Ces sales bêtes allaient sans doute toutes en Enfer. Nous avons fini par trouver un banc et une rivière de vin juste en face. Jean se pencha et prit une gorgée avec ses mains.

« Dégueulasse… » qu’il se plaignait. « J’ai horreur du vin ». Quel ennui.

« Et les vierges, alors? » demandai-je, essayant de mettre Jean de meilleure humeur.

« D’la merde… J’ai déjà couché avec une vierge. Pire truc. Ça pisse le sang et ça ne sait pas baiser. Oublie. »

« Quoi faire, alors? »

« Boire ce vin jusqu’à se bourrer la gueule, s’habituer à passer l’éternité ici. » répondit-il sèchement.

Je souris, me rappelant pourquoi je dessinais un soleil à chaque coin droit de mes feuilles de papier quand j’étais gamin. Et puis tant pis…

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