La Fin

La Fin
             Des décombres. Partout. Tout ce que j’ai connu est parti en fumée, est tombé en miettes, a été anéanti. Les choses autant que les êtres. Il ne reste plus rien.
        
             Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, à errer, sans croiser âme qui vive, ne serait-ce qu’animale. J’ai perdu le compte depuis longtemps. Des semaines? Des mois? Difficile à dire quand on n’a plus aucun repère. Je ne sais pas comment j’ai pu arriver jusqu’ici. Qu’est-ce qui m’est arrivé? Je n’ai aucun souvenir d’avant. D’avant ce monde dévasté duquel je semble être le dernier survivant. Probablement un blocage psychologique, un mécanisme de défense ou je ne sais quoi, qui m’empêche de me rappeler. Parce que ce serait trop dur, trop douloureux. Je me souviens simplement m’être réveillé, dans mon lit, dans ma chambre. Tout semblait normal, jusqu’à ce que j’ouvre les rideaux et que je ne voie que des ruines. Partout. Je me souviens de m’être précipité vers la porte pour l’ouvrir et aller voir ma femme et ma fille dans le salon ou à la cuisine, peu importe où elles étaient, pour m’assurer qu’elles allaient bien, mais de l’autre côté de la porte, que des ruines aussi. Partout. Il ne restait absolument plus rien de notre maison, de notre famille. Il ne restait que moi. Et ma chambre. Je n’ai rien vu, rien entendu. Comment ça peut être possible?
            N’emportant que le peu qu’il me restait dans un sac à dos, quelques vêtements, quelques trucs que j’avais sous la main dans ma chambre, une bouteille d’eau, de la nourriture en conserve et une hachette que j’ai trouvée là où se était jadis le cabanon, je suis parti de chez moi sans un regard en arrière. J’avais trop mal, je voulais tout laisser derrière. Je ne pouvais pas m’attarder alors qu’il ne restait que moi et quelques une de mes choses, alors qu’il ne restait plus rien de ma vie d’avant cette nuit-là, cette nuit où tout a basculé, d’une façon ou d’une autre. J’ai bien fouillé les alentours un moment, à la recherche d’une trace, d’un indice, de quelque chose qui m’aiderait à retrouver ma famille, quelque chose qui m’aiderait à comprendre ce qui a bien pu se passer, mais j’ai renoncé lorsque j’ai vu quelques os, épars, à travers les décombres. Des os humains, assurément. Ceux de ma femme et ma fille, probablement. C’était trop, je ne pouvais pas en supporter davantage.
            Ce qui est arrivé, Dieu seul sait si je l’apprendrai un jour. Tout ce que je sais, c’est que je suis maintenant ici, au milieu de nulle part, sans repères, sans rien.
  
            Je n’ai pas mangé depuis des jours. Je n’ai plus rien dans mon sac. Je ne peux pas chasser faute de vie animale, même pas un oiseau ou un écureuil. Rien du tout. Même en passant plusieurs heures assis en indien au milieu de la route à fixer le sol juste devant moi, je ne vois même pas l’ombre d’une fourmi. Mon estomac se serre, j’ai tellement faim que j’en suis parfois malade. J’économise le plus possible l’eau qu’il reste dans ma bouteille, que je remplis lorsque je croise un quelconque cours d’eau ou lorsqu’il pleut. Mes vêtements sont souillés, mes chaussures, trouées. Je ne sais pas si je pourrai tenir le coup encore très longtemps. Je ne crois pas. Depuis des jours, j’essaie de manger ce que je peux trouver. Des feuilles d’arbre pas trop calcinées, des racines de quelconques plantes brûlées, de la terre, même, parfois, quand il n’y a rien d’autre. Mais tout a un goût de cendre, un goût de mort. La plupart du temps, mon corps rejette la nourriture que je lui donne tellement elle est infecte.
            J’ai du mal à mettre un pied devant l’autre. Mon sac à dos, même presque vide, est trop lourd. Mes vêtements sont trop lourds. Je trébuche régulièrement, m’affalant sur le sol, me blessant un peu plus chaque fois. J’ai les paumes des mains, les coudes et les genoux éraflés, parfois jusqu’au sang. Bientôt, après une chute, je n’aurai simplement plus la force de me relever. Je marche sans but depuis ce qui me semble une éternité, j’erre, sans savoir où aller, sans savoir ce qui m’attend. À la condition qu’il reste encore quelque chose pour m’attendre, ce dont je doute de plus en plus. Bientôt, je trébucherai de nouveau et, n’ayant plus la force de me relever, je crois que j’attendrai seulement la fin. J’irai rejoindre ma femme et ma fille. Dans la mort, je sais au moins que quelque chose m’attend, que quelqu’un sera là pour m’accueillir, alors qu’ici, il n’y a rien de moins certain.
  
            Je n’arrive pas à ouvrir les yeux. Ça me demande trop de force que je n’ai plus. Le côté droit de mon visage m’élance, mon poignet gauche, sous moi, dont je sens l’os cassé appuyer douloureusement sur mon estomac, me fait souffrir au plus haut point. Mes jambes sont ankylosées et la droite me fait tellement mal qu’elle doit être brisée aussi. Ce rapide bilan de santé me laisse envisager que je préfèrerais être mort. À quoi bon continuer, de toute manière? Pour souffrir encore et encore, de plus en plus, pour finalement quoi? Sans doute rien du tout. Finir par rendre l’âme, de toute façon.
            Je n’ose même pas bouger. Tout mon corps est en alerte, déjà prêt à avoir mal au moindre mouvement. M’acharnant sur l’infime parcelle de courage qui subsiste encore en moi, j’utilise toute la force qu’il me reste pour ouvrir les yeux. Je suis étendu de tout mon long en travers de la route. Depuis combien de temps? Aucune idée. Je dirais plusieurs heures, peut-être un jour ou deux. Mais peu importe, au fond. Devant moi, au loin, très loin, j’aperçois quelque chose. Comme une lueur. La route, en pente descendante, me laisse enfin apercevoir quelque chose. Une ville? Un village? Un campement? Ma vue est embrouillée, je n’arrive pas à bien distinguer, mais je vois une lueur. On dirait du feu. Mais pas un gros. Pas comme un village en feu, mais plus comme plusieurs petits feux de camp.
             Du plus loin que je me souvienne, c’est la première fois qu’une lueur d’espoir s’installe en moi. Je ne suis peut-être pas le seul survivant, après tout. Ma vision est toujours floue, l’image devant moi est trop loin pour que je puisse identifier quoi que ce soit de précis, mais je suis convaincu qu’il s’agit bien de feux de camp. Si c’est le cas, c’est qu’il y a des gens pour les allumer. Je dois me rendre là-bas. Peu importe ce qu’il m’en coûte.
            Je n’ai aucune envie de bouger, mais je n’ai pas le choix si je veux évaluer l’étendue de mes dommages corporels et ainsi trouver un moyen d’atteindre cet endroit. Je commence donc tranquillement. Mon pied gauche est engourdi, mais la cheville bouge sans douleur. La cheville droite bouge aussi, mais me fait grimacer. J’arrive toutefois, en lâchant un cri, à bouger ma jambe droite au complet. Elle est douloureuse, mais bonne nouvelle, elle n’est pas cassée. J’aurai du mal à marcher, mais ça devrait aller. Tranquillement, j’essaie de prendre appui sur ma main droite pour me relever. Tout semble intact de ce côté-là. Me redresser et m’asseoir est d’une douleur incroyable, mon corps ayant été inerte trop longtemps, mais je m’en remettrai vite. Par contre, j’ai la tête qui tourne et le cœur au bord des lèvres. Je n’ai ni bu ni mangé depuis beaucoup trop longtemps et ma bouteille d’eau est presque vide. Il faudra vite remédier à la situation, mais il me reste encore à constater le pire : mon poignet gauche. Je dois me détourner quelques secondes pour assimiler ce que j’ai vu avant de l’observer de nouveau. Ma main, bleue et enflée, tient à peine en place; l’os de mon poignet, cassé, s’est occupé de transpercer ma peau et de la déchirer sur une bonne longueur. Je dois appuyer ma main sur ma cuisse pour qu’elle bouge le moins possible, chaque mouvement étant insupportable. Je ne peux pas laisser ça comme ça.
            Une fois bien assis, les nausées et les étourdissements quelque peu apaisés, ma vue me revient un peu plus nette. Oui, il s’agit bien de feux, là-bas, au loin. Très loin. Au moins deux jours de marche, je dirais. Si j’arrive à marcher à une vitesse respectable, sinon ça pourrait me prendre plus de temps. Je dois manger et boire, pour retrouver des forces, sinon ce n’est même pas la peine d’essayer de me lever. J’observe ce qu’il y a autour de moi. Rien. La route, des arbres calcinés, des feuilles brûlées au sol. Même décor qu’à l’habitude. Je ferme les yeux, essayant de me calmer et de réfléchir. Concentré, je perçois un bruit. Très faible, mais je ne l’imagine pas et il semble venir de tout près. Laissant ma main éclopée sur ma jambe gauche, j’essaie tant bien que mal de me traîner par terre en me propulsant de mon bras toujours valide.
            À quelques pieds au bord de la route, une descente de quelques mètres et, en bas, un petit ruisseau. Je ne me suis pas trompé! Heureux, impatient et à bout de force, je me laisse glisser en bas de la petite côte, sur le dos, en stabilisant ma main gauche du mieux que je peux, puis, une fois en bas, avant même de penser prendre la bouteille d’eau attachée à ma ceinture pour la remplir, j’enfouis mon visage dans l’eau et bois à même le ruisseau. L’eau n’est pas excellente, elle a un goût de brûlé et de mort, comme tout le reste, mais je m’en fous. Cette fois, je la trouve bonne malgré tout.
 
            De retour assis sur la route, ma bouteille d’eau pleine à côté de moi, je réfléchis en regardant droit devant. Il commence à faire nuit, les feux de camp se font plus clairs, en utilisant un peu mon imagination, je perçois même un peu le vacillement des flammes. Je dois absolument me rendre là-bas le plus vite possible. L’eau m’a revigoré un peu, mais je n’ai plus aucune force, je ne pourrai pas tenir debout plus de quelques mètres avant de m’effondrer de nouveau. Je dois trouver quelque chose à manger. Et je dois trouver quelque chose pour mon poignet gauche, qui m’élance sans cesse.
           
            J’ouvre les yeux, mais le soleil m’aveugle, je dois les refermer et les rouvrir tranquillement. Je ne me souviens pas m’être endormi. Pris d’une soudaine nausée, je me tourne sur le côté pour vomir de la bile; je n’ai plus rien à vomir depuis longtemps. Sans y penser, en me tournant rapidement pour ne pas me dégobiller dessus, je me suis coincé la main gauche sous moi. Il n’y a pas de mot pour qualifier la douleur. Si seulement je pouvais me débarrasser de cet amas de chair désormais inutile…
            Je secoue la tête, comme pour chasser l’idée de mes pensées, mais c’est un réflexe ridicule. Ça me donne des étourdissements et ça ne chasse absolument pas cette idée qui s’est rapidement tracé un chemin dans mon esprit et qui, en ce moment, me semble totalement logique. Je suis au seuil de la mort et mon seul espoir se trouve à des kilomètres devant moi. Je n’ai plus aucune nourriture et je ne peux rien chasser. Je souffre le martyre et aucun moyen de guérir ce poignet. À quoi bon lutter et m’interroger alors que mes chances de survie sont quasi nulles, surtout en ne tentant rien?
            Sans réfléchir une seconde de plus, par peur de changer d’avis surtout, j’attrape la hachette que je porte à la taille et, me mettant à hurler pour me faire diversion à moi-même, je me mets à me donner des coups de toutes mes forces sur le bras, juste en bas du coude. Des larmes coulent sur mes joues, mais mes hurlements me font du bien. En quelques coups seulement, mon avant-bras git sur la route et je dois trouver quelque chose qui servira de bandage à mon moignon. Je fouille rapidement de mon sac et tente de trouver le morceau de vêtement le moins souillé et l’enroule solidement au bout de ce qu’il reste de mon bras. La douleur est toujours insupportable, mais au moins, je n’aurai plus de douleurs supplémentaires dues à ma main qui se propulse dans tous les sens.
            Maintenant, mon avant-bras au sol…
            J’ai réussi à rassembler quelques branches pas trop calcinées et des feuilles pas trop amochées que j’ai réussi à enflammer à l’aide d’une des dernières allumettes que j’avais dans les poches. Je préfère ne pas penser à ce qui s’est passé aujourd’hui, mais au moins, je me sens un peu mieux. Mon estomac a eu du mal à accepter la nourriture au début, mais après l’avoir expulsée deux fois, ça a été. Le cannibalisme n’est pas moralement acceptable, mais puisqu’il s’agit de ma propre chair, inutile d’argumenter. Et je goûte vraiment meilleur que je croyais. 
            J’ai pu reprendre assez de forces pour marcher un petit peu et bien m’installer dans la forêt pour la nuit, me faire un petit lit de feuilles et rembourrer mon sac à dos pour m’en faire un oreiller. Mon corps me fait de moins en moins souffrir à force de bouger et il me reste encore assez de viande pour tenir le coup en me rationnant, alors ça devrait faire pour me rendre à destination.


            Je marche depuis 3 jours. Je suis tout près, maintenant. Je me suis bien installé aux abords de la forêt pour la nuit. Je mangerai ce qu’il me reste de nourriture demain matin avant de partir et je devrais arriver au campement en quelques heures à peine. D’ici, je distingue bien les feux de camp devant chaque tente. Il y en a sept, donc il doit s’agir d’un petit groupe. Des êtres vivants, comme moi. Comme je ne croyais plus qu’il en existait. Demain, je l’espère, je serai sauvé.
 
            Ça y est. Environ un kilomètre et j’y serai. S’ils ne m’ont pas encore aperçu sur la route, ça ne saurait tarder, mais je ne vois pas âme qui vive pour l’instant. Je commence à être franchement épuisé; plus j’approche du but, plus j’ai du mal à mettre un pied devant l’autre. J’ai hâte d’arriver, d’être accueilli, d’avoir peut-être de la vraie nourriture à manger et, qui sait, quelque chose qui se rapprocherait d’un lit pour me reposer. Ils semblent bien installés, alors mes rêves pourraient peut-être se réaliser.
            Me voilà à quelques mètres seulement du campement. Je vois le panneau d’une des tentes bouger et cinq personnes en sortent une à la suite de l’autre. Trois femmes et deux hommes. Je m’arrête et les regarde. Je sens des larmes couler sur mes joues. Ils s’avancent un peu et s’arrêtent à quelques pas de moi.
          - Bonjour, dis-je, très faiblement.
Aucune réponse. J’attends un instant avant de poursuivre, sentant leurs regards sur moi, me détaillant des pieds à la tête.
          - J’ai vu votre campement de loin, je suis seul, je n’ai plus de nourriture, il ne me reste qu’un peu d’eau, je suis blessé, exténué… Je n’ai pas vu d’êtres vivants depuis ce qui me semble une éternité, vous êtes mon dernier espoir, je croyais être le dernier être humain sur Terre, je ne sais pas ce qui est arrivé… Pourriez-vous m’aider?
Leurs visages restent de marbre, ils ne bougent pas, ne parlent pas. Leurs regards sont impénétrables, ils ne dégagent pas du tout l’hospitalité que j’espérais.
             J’entends des bruits derrière moi. Je me retourne et vois quatre autres personnes approcher, d’autres membres de leur groupe, l’air hostile, armes diverses à la main. Les battements de mon cœur accélèrent, je suis tout à coup pris de panique.
          - Je ne vous veux aucun mal, je cherche seulement un endroit pour vivre, avec d’autres survivants, comme moi. Peu importe comment vous fonctionnez, ici, je vais me plier à vos façons de faire, je ne serai pas un fardeau, ne vous inquiétez pas, je ne veux pas vous causer de problèmes.
Toujours aucun mot de la part du groupe, mais les cinq personnes devant moi ont elles aussi sorti des armes et, de tous les côtés, s’avancent vers moi, m’encerclant tranquillement. J’ai été naïf. En cas de crise, la survie passe avant tout. J’aurais dû y penser. Venir ici n’était pas une si bonne idée.
          - Écoutez, je vais m’en aller, d’accord? dis-je en montrant la seule main qu’il me reste, en signe de paix. C’était une mauvaise idée de venir vous déranger comme ça, je regrette, je ne resterai pas plus longtemps.
J’ai à peine le temps de faire quelques pas pour m’en aller qu’un coup m’atteint à la tête et un autre à la jambe droite, celle qui boite encore un peu. Je m’effondre au sol, inconscient des autres coups qu’on m’assène. 

 

            Après tout ce chemin parcouru, ces illusions perdues, puis ravivées, ces douleurs physiques et psychologiques, ces sacrifices, voilà que j’irai enfin rejoindre ma famille, ma femme et ma fille, quelque part qui ne pourra pas être pire que ce qu’est devenu ce monde que je quitte.

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