La salle des rencontres

Thierry Manneveau
Mots clés: intrigues familiales, secret, au-delà
Extrait du chapitre 1

Voir l'extrait suivant (science-fiction)

 
1
L’attente

 

Hôpital Pitié-Salpêtrière
Paris
Automne 2008

 

Le cliquetis des gouttes de pluie s’abattant sur le rebord de la fenêtre tira Léo de son sommeil léger. En cette matinée d’octobre, l’averse qui déferlait sur la ville donnait au paysage ses premières allures automnales. Un temps grisâtre qui ne l’aidait guère à surmonter l’appréhension qui lui tenaillait le ventre. Un ventre qui était à l’origine de son hospitalisation, la veille.

La pendule de la chambre indiquait tout juste sept heures. Il était à quelques minutes de l’intervention chirurgicale qui devait le libérer de cet inconfort grandissant au fil des années, devenu insupportable : ballonnement important après chaque repas, gêne respiratoire répétée au cours de la journée, sensation de compression thoracique imitant l’approche d’une attaque cardiaque, toux chronique et maux d’estomac réguliers; tel était son épuisant quotidien depuis deux mois.

Les premiers symptômes de cette pathologie étaient apparus sept ans plus tôt. Même si l’intensité de chacune des manifestations n’avait été que les balbutiements de ce qu’il endurait depuis peu – un peu qui lui semblait pourtant interminable –, il s’en était inquiété rapidement, dominé par la peur de l’attaque cardiaque. Il s’était donc rendu chez son médecin traitant, lequel lui avait assuré que sur la liste des patients susceptibles de succomber à un infarctus dans un proche avenir, il n’avait pas même l’ombre d’une place, ajoutant qu’il n’avait aucune crainte pour ce cœur de sportif émérite. Supposant avec raison un dérèglement de l’appareil digestif, il avait orienté son patient vers un gastro-entérologue. Le spécialiste avait alors donné rendez-vous à Léo à la clinique privée de Bridge Center, proche de Londres, où il résidait, afin de lui faire passer une fibroscopie. L'examen n'avait duré que quelques minutes. Le verdict l’avait rassuré : il s'agissait, comme pour une personne sur trois, d'une hernie hiatale – un déplacement anormal de l’estomac à travers le diaphragme.

Le premier traitement avait été efficace. Léo était retourné voir le spécialiste seulement trois ans plus tard, le phénomène ressurgissant de façon notable. Puis, régulièrement tous les ans. Pour finir la dernière année par une visite tous les trois ou quatre mois. Devant l'amplification des symptômes et l'inconfort aux bornes de l'insupportable, l'intervention chirurgicale devint rapidement la seule solution envisageable pour réduire cette pathologie épuisante à un simple désagrément du passé. Elle fut donc programmée début octobre, précisément le 9 du mois, à 7 h 45 plus ou moins une heure, comme le lui avait précisé le Docteur Favre. Ce dernier, comme tout chirurgien confronté aux aléas du corps humain et aux urgences de dernière minute, avait beaucoup de mal à respecter l’horaire des interventions.
 
***
 
On avait amené un second lit dans la chambre durant son sommeil. Un homme d’une soixantaine d’années l'occupait. Léo s’étonna de ne pas avoir été réveillé lors de l’installation de ce colocataire. Il en fut d’autant plus surpris qu’il était dérangé par le grincement irritant de la porte chaque fois qu’une infirmière la franchissait.

L’inconnu était d’une pâleur extrême. Les mains jointes sur le ventre, les jambes bien étendues et la tête légèrement en arrière, plantée dans l’oreiller, il rappelait aisément l’allure d’un cadavre. Léo fut d’ailleurs saisi d'un moment de panique : le torse de son voisin ne montrait pas le moindre signe de mouvement. Pourtant, le moniteur en place à côté du lit émettait, tel un métronome, le bip régulier d’un cœur qui n’avait nul besoin de l’intervention de l’équipe médicale, que Léo se garda bien de solliciter – l'épaisse couverture qui recouvrait l'inconnu masquait vraisemblablement le témoignage physique de sa respiration.

Rassuré, il se retourna et s’attarda sur les trois cadres posés sur la table de chevet, qu’il avait pris soin d’amener avec lui et que pour rien au monde il n’aurait oubliés. Hypocondriaque et superstitieux, il lui fallait en permanence les regards de son clan pour le rassurer. Pour l’aider à traverser toutes les zones de turbulences qui venaient émailler le cours de sa vie. Malgré les conflits familiaux.

Au premier plan, une photo de ses enfants – les jumeaux Alvin et Jordan et leur sœur Sarah – et de ceux de son frère jumeau, Max – Lona et Justine, des jumelles, et leur frère Justin.

En arrière-plan, deux cadres vieux de douze ans. Sur le premier, Léo s’affichait tout sourire, aux côtés de Max. François, leur père, se tenait derrière eux, une main sur l’épaule de ses garçons.

Les femmes aussi avaient leur cliché.

Léo tendit le bras pour le saisir et le porta à sa poitrine. Sa mère, Constance, et ses deux sœurs jumelles, Julie et Julia, y affichaient un sourire forcé.

Une vive émotion le submergea. Il ne put retenir quelques larmes. Délicatement, il déposa un baiser sur la photo et la reposa sur la table de chevet. C’est alors qu’un détail qu’il n’avait jamais remarqué le chamboula : lorsque les deux cadres étaient parfaitement alignés et collés l’un à l’autre, les regards hors objectif de Constance, Julie et Julia se braquaient sur François, le chef de la famille. Comme si le temps avait figé pour l’éternité la nature du double drame qui avait ébranlé les Legrand.



Lire la suite

PDF                  EPUB

Venez vous procurez votre exemplaire papier au Salon du livre de Québec du 8 au 12 avril, stand 142.