Les trois Terres

Florence Morin
Mots clés: science-fiction, technologie, aventures
Extrait du chapitre 1
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Épisode 1
RENCONTRE DU CINQUIÈME TYPE

 

– Capitaine Blaint, nous sommes en orbite autour de C264-A, dit avec son habituel entrain Fordi Jackman, l’ingénieur de vol de l’Arthenas.

Mikenos Blaint fit un signe de tête pour lui dire qu’il avait compris. Le Capitaine avait une mâchoire rectangulaire, les sourcils froncés en permanence et les tempes grisonnantes, ce qui renforçait son autorité naturelle. Il était à la tête de son équipage depuis deux ans. Après avoir terminé avec les meilleurs scores le plus haut niveau de l’École de Navigation Spatiale, la Navspa, et avoir complété pendant trois ans les épreuves initiales obligatoires en environnement contrôlé, il avait obtenu son titre officiel de Capitaine. Il avait commencé sa carrière à bord d’un vaisseau sidéral immense qui faisait partie d’une flotte de huit navires au service de la délégation diplomatique du Grand État. Quoiqu’on présentât ce poste comme glorieux et qu’on félicitât sans cesse Blaint d’y avoir accédé, il avait détesté la réalité quotidienne de ce métier : recevoir les ordres du Commandant Suprême de la flotte et n’être qu’une marionnette sans libre arbitre. Il avait demandé un transfert, ce que sa famille avait réprouvé, et il s’était retrouvé chef d’expéditions mineures de reconnaissance. C’était moins bien vu et moins bien payé, mais Blaint préférait la marge de manœuvre qu’on lui laissait alors qu’il se retrouvait à des années-lumière de l’administration du Grand État. Depuis lors, il avait participé à de nombreuses explorations scientifiques. Cette fois-ci, il se retrouvait à bord de l’Arthenas pour compléter une série de dix missions ayant pour objet l’étude de ressources naturelles magnétiques.

Comme tout système politique, le Grand État avait ses lourdeurs. Il avait pris naissance suite à une émigration massive de la Terre en 3075 apr. J.-C., et apportait un clivage tel que la datation avait recommencé à l’an 0 de l’ère G.É. La population humaine, lors de cette période funeste, stagnait aux alentours de 32 milliards d’individus. Le niveau de pollution de la planète était invivable, causant des morts prématurées autant chez les enfants, dont seulement 50 % atteignaient la puberté, que chez les adultes, dont l’espérance de vie était d’au mieux cinquante-deux ans. Bien entendu, la raréfaction des ressources naturelles et de la nourriture avait causé de graves conflits internationaux ainsi qu’une augmentation radicale de la violence au sein de tous les pays, même des plus civilisés. Les catastrophes naturelles, la pollution et la guerre maintenaient la taille de la population à un niveau stable malgré le taux de natalité élevé, mais la qualité de vie médiocre et la perspective de manquer bientôt de nourriture avaient motivé les gouvernements à obliger toute entreprise privée à consacrer une partie de ses activités à la recherche d’une solution aux problèmes de la Terre.
Après des siècles de recherche, la mise au point de navires spatiaux et la maîtrise des déplacements dans l’hyperespace permirent d’envisager la solution d’un déménagement planétaire : trouver une nouvelle planète en attendant de résoudre les scissions intestines. Plusieurs expéditions partirent en direction d’exoplanètes détectées par les plus puissants télescopes terriens et l’une d’elles revint avec la bonne nouvelle : La Terre du Salut avait été trouvée. Grâce à une logistique inouïe, on fit migrer environ 8 milliards de personnes sur Saluterra, une planète aux conditions propices à la vie humaine, située à quelques années-lumière du système solaire de la Terre.

L’injustice humaine étant ce qu’elle est, les 26 milliards d’humains restants furent laissés pour compte sur la planète bleue, devenue en fait plutôt grise. Ils représentaient les plus pauvres, les moins éduqués, les moins en santé, ce qui constitua peut-être les éléments essentiels de leur propre salut. La production industrielle diminua de 90 % en une seule année; en quelques décennies la pollution de l’air redescendit à un niveau acceptable. Le manque de soins médicaux et de recours technologiques décima un bon nombre d’humains et stabilisa la population à un chiffre de 15 milliards. La vie était toujours dure et précaire pour ces gens, mais l’écosystème terrien observé de l’extérieur satisfaisait les experts en survie de Saluterra : une population relativement stable consommant les ressources au rythme où elles se renouvelaient assurait au moins la durabilité de la vieille Terre.

Au début, sur Saluterra, ce fut l’allégresse. Redécouvrir la brise marine, observer les animaux et marcher en pleine forêt tropicale emplit les colons d’enthousiasme et de bonheur, si bien qu’ils oublièrent ce qui les avait conduits là. Bientôt, ils dupliquèrent le modèle d’antan, se dirigeant inévitablement vers la surpopulation et l’anéantissement des ressources naturelles. De nouveaux conflits éclatèrent, mais l'espèce humaine avait acquis un peu de sagesse. On créa une entité politique toute puissante : le Grand État. Des règles très strictes furent imposées à l’ensemble des Saluterriens afin de contrôler l’industrialisation et la consommation. On trouva un genre d’équilibre, perturbé tantôt par des conflits politiques, tantôt par des bévues facilement évitables, mais qui somme toute sembla perdurer. Une nouvelle ère était arrivée.

Puis, après quelques siècles de stabilisation, Saluterra se réunit sous un nouveau projet, Renoven. Une troisième planète habitable venait d’être découverte et était maintenant disponible pour l’humanité. Mais cette fois-ci, la race humaine était bien décidée à créer un monde idéal. Brandissant les meilleures intentions, on colonisa Renoven avec le but avoué d’empêcher toute forme d’inégalité sociale et de détérioration de l’environnement. Cette nouvelle utopie en création semblait être la solution espérée depuis si longtemps. Les régulations sur la planète étaient très sévères et peu flexibles, mais les résultats en matière de paix et de durabilité furent convaincants. On observait sur Renoven un taux de scolarisation de 100 % et un indice de sécurité de dix sur dix, ce qui signifiait l’absence presque totale de banditisme et la présence d’une civilité élevée.

Le Grand État était maintenant l’entité politique toute puissante gérant les trois Terres au niveau galactique. Il était constitué principalement de magistrats de Saluterra, avec quelques représentants de la Terre et de Renoven, qui vivaient à bord d’une flotte de huit navires constamment en déplacement entre les trois Terres. Son objectif était le maintien de la paix globale sur les trois planètes, le contrôle des populations et l’exploration de l’espace. L’arrivée de l’humanité dans le monde interstellaire devait se faire précautionneusement selon le Grand État, car le danger n’était pas inexistant. En effet, dès les premières décennies de voyages spatiaux, d’autres formes de vie intelligentes avaient été rencontrées. L’une en particulier, la race des Hunts, s’était avérée particulièrement belliqueuse et avait causé les premières morts dues à un conflit extraterrestre. On savait peu de choses sur cette espèce. Bipèdes et munis de mains, les Hunts possédaient une trompe énorme greffée au beau milieu de leur effroyable visage privé d’yeux. Leur crâne était allongé vers l’arrière et un cuir brun recouvrait leur corps. Ils étaient d’une violence extrême et ne discutaient pas avant d’attaquer. Toute tentative de communication s’était soldée par un lamentable échec. À part le bruit caractéristique qui émanait de leur appendice – « Hunt-tun-tun-hunt! » – et qui leur avait valu leur nom, ils ne semblaient pas aptes à parler. Les rencontres fortuites avec eux s’étaient résumées à des massacres sanglants. Les rares survivants qui avaient vu les Hunts en chair et en os tremblaient à leur simple évocation. Ils avaient survécu de justesse en ramenant à peine quelques informations cruciales : des schémas approximatifs de leurs armes et la signature énergétique de leurs vaisseaux. Sans compter l’image horrible de leurs visages qui les hanterait à jamais. Les altercations futures furent évitées grâce à la prudence imposée aux explorateurs en mission.

La section de Blaint, baptisée S323, faisait partie du troisième volet d’action du Grand État, la découverte de l’espace sidéral. Officiellement, ils étaient employés par le MESNI, le ministère de l’exploration spatiale et de la navigation interstellaire. Puisque le Capitaine avait choisi d’être transféré sur des missions de moindre envergure qui, on s’en doute, devraient respecter une allocation pécuniaire minime, on lui avait attribué une équipe de novices et il devait se débrouiller avec elle peu importe son appréciation personnelle de leur expérience.

Fordi, l’ingénieur de vol, était un gamin tout droit sorti de la Navspa, mais il avait une excellente connaissance des calculs de trajectoires et de la mécanique du vaisseau. Jezza, légèrement plus âgée, était formée comme médecin et diplomate, parlait au moins six langues et remplissait le quota minimal d’un membre féminin par mission mis en place par le Grand État. Marnious, un grand gaillard musculeux, était armurier et chef tactique en cas de rencontres inamicales. Finalement, Djog, mince et plutôt peureux, était un analyste diplômé en chimie, physique et autres sciences extra-terrestres. Ils étaient tous originaires de Renoven; ils faisaient ainsi partie de l’IARD (Initiative pour atténuer les races et les distinctions), un programme ayant pour but d’éradiquer les conflits venant des différences physiques et culturelles. Sur Renoven, tous les enfants naissaient avec les mêmes caractéristiques physiques, assurées par une mineure intervention génétique au début de la grossesse : une peau mate au teint brun clair, des yeux pâles, des cheveux châtains légèrement crépus et une grande taille, résultat du mélange des gènes des anciennes nations qu’on trouvait sur Terre. La langue parlée était le Renovi et les citoyens évoluaient dès leur plus jeune âge dans une atmosphère d’ouverture à la différence et de tolérance. Les enfants renoviens étaient encouragés très tôt à apprendre d’autres langues, à étudier les peuples terriens et saluterriens, à reconnaître les différences culturelles et à les accepter. On les incitait à choisir leur métier vers l’âge de seize ans et les jeunes s’y commettaient avec le plus grand dévouement. Ils pouvaient étudier aussi longtemps qu’ils souhaitaient, seulement ils devaient rembourser leur formation au Grand État en travaillant sans solde à son service pour un nombre d’année équivalent, une maigre allocation mensuelle leur étant allouée pour les dépenses de subsistance : c’était la politique de remboursement des études. On s’attendait à ce qu’ils réussissent parfaitement et ils n’avaient pas droit à l’erreur : ils formeraient la nation de demain et avaient l’obligation de préserver l’utopie pour leurs successeurs. L’excellence personnelle et le bien commun étaient les valeurs primordiales de la planète. Mais un tel ordre social ne venait pas sans inconvénients. On observait un taux élevé d’anxiété et de dépression sur Renoven, imputable principalement au sens du devoir excessif inculqué aux jeunes citoyens.

– Selon nos scanneurs, le niveau d’oxygène est bon, déclara Djog avec l’air supérieur de celui qui sait tout. Les radiations UV sont trop importantes du côté jour; même sous les combinaisons, il va falloir descendre dans l’ombre. Finalement, nos appareils perçoivent d’importantes perturbations magnétiques qui pourraient nuire à…
– C’est bien pour ça qu’on est là, le magnétisme, non? coupa Marnious avec son habituel manque de tact, probablement accentué par son aversion peu camouflée envers le scientifique.
Djog fit une moue dédaigneuse et plissa les yeux, s’apprêtant à commenter la taille de la cervelle de Marnious, mais Jezza le prit de vitesse.
– Oui, le magnétisme, bien sûr! dit-elle, empêchant la tension de se transformer en querelle. Si je comprends bien, il est possible que notre transporteur ne couvre pas toute la surface de la planète à cause des perturbations?
– Exactement, répondit Djog en s’adressant à tous les autres sauf à Marnious. Il y a fort à parier que la géolocalisation sera intermittente.
– C’est pourquoi nous resterons tous ensemble lors de la mission, intervint Blaint. Fordi, Jezza, Marnious, habillez-vous. Djog, tu resteras à bord pour contrôler le transporteur et pour analyser les données qu’on enverra en direct. Y a-t-il des questions?
L’équipage fit non de la tête et finit de s’habiller. Les combinaisons étaient faites de plastosouple à couleur adaptable, un matériau étanche, isolant et chauffant qui pouvait leur servir de carapace si l’environnement devenait hostile à la constitution humaine. Les membres de S323 portaient tous un pronavitas P4P, un pistolet à décharge énergétique dont le modèle n’était pas le plus récent.
– Un P4P? s’était écrié Marnious lors de sa première mission à bord de l’Arthenas, scandalisé. On ne s’entraîne plus avec ces antiquités depuis au moins deux cohortes à la Navspa!
– Va falloir s’habituer aux budgets de l’État, avait répliqué Blaint, implacable. On n’est plus dans la cour d’école.
En plus des pistolets, ils étaient équipés d’une panoplie d’accessoires d’exploration portables : couteaux, cordelettes, explosifs, détecteurs divers, lunettes de vision nocturne, pour n’en citer que quelques-uns.
– Le transporteur est configuré et chargé à 98 %, annonça Djog, toujours boudeur.
Blaint, Fordi, Jezza et Marnious prirent place dans les capsules de transport situées sur la droite de la passerelle – des tubes de verre ouverts à l’avant et de la taille d’une personne debout. L’appareil tirait son énergie d’un condensateur se rechargeant à proximité de tout champ magnétique, celui de la planète C264-A en l’occurrence. Ensuite, une boucle magnétique était établie entre la surface de la planète et le vaisseau. Les uns après les autres, les corps contenus dans les capsules étaient propulsés à haute vitesse dans l’espace en suivant la trajectoire de la boucle. L’enveloppe magnétique les protégeait de l’accélération prodigieuse, du vide et de la friction de l’atmosphère. Une fois ses passagers au sol, le transporteur pouvait retrouver leurs signatures et les inclure dans la boucle lors du retour. Ce système avait ses défauts, notamment l’attente du temps de chargement, mais avait prouvé son efficacité à maintes reprises.
– Quand tu es prêt, Djog, s’impatienta Blaint.
– Je suis désolé, Capitaine, mais il va falloir attendre un peu. La géolocalisation est brouillée et je viens de perdre la position du sol.
– Heu, c’est dangereux si tu perds la localisation pendant qu’on est dans la boucle? s’inquiéta Jezza.
– En théorie le système est dynamique et suit la rotation de C264-A, mais dans les faits, il se peut que vous soyez déposés à quelques centimètres du sol. C’est plutôt pour retrouver votre signature au retour qu’il y aura problème. Je vais devoir attendre une fenêtre avec une bonne détection pour activer la remontée à bord.
– Et ça peut prendre combien de…
Blaint n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Djog avait actionné le transporteur dès qu’il avait vu la géolocalisation redevenir claire.

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