Médium saignant

Jan Paquin
Mots clés: comédie policière, humour, ésotérisme
Extrait du chapitre 1
Voir l'extrait suivant (Secrets de famille)


1
AU ST-SULPICE

 

Assis seul à la terrasse du St-Sulpice, Benoit Sylvestre venait de commander sa cinquième bière. Il se demandait si les catastrophes finiraient un jour par arrêter de lui tomber dessus. Il en était à son troisième congédiement en moins d’un an et commençait à perdre espoir de trouver un emploi stable un jour. Il tendit sa carte de crédit au serveur qui l’emporta à l’intérieur pour effectuer la transaction. Il ressortit une seconde plus tard.
– Désolé, monsieur, votre carte est refusée.
– Merde!
– En avez-vous une autre? Nous acceptons aussi les cartes de débit.
– Non, je n’ai que celle-là et mon compte est vide.
– Comment comptez-vous payer?
– Laissez-moi faire un appel.
Le serveur lui lança un regard faussement désolé, où l’on pouvait lire une pointe de mépris, et s’en alla servir d’autres clients. Benoit téléphona à son amie Judith et tomba sur sa boîte vocale. Il lui envoya un texto : « Salut, c’est Ben, je suis dans la merde, appelle-moi vite. » Le serveur revint à la table du désespéré.
– Avez-vous trouvé une solution, monsieur?
– J’attends un retour d’appel. Apportez-moi une autre bière, s’il vous plaît.
– C’est que, si vous n’avez pas de quoi payer...
– Ne vous en faites pas, mon amie ne devrait pas tarder à arriver.
– C’est comme vous voulez.
Le serveur retourna à l’intérieur et rapporta une nouvelle chope à son client fauché. Le téléphone sonna. Benoit soupira de soulagement en saisissant l’appareil.
– Salut, Ben, je viens de lire ton message. Désolée, j’étais avec une cliente. Qu’est-ce qui t’arrive?
– Peux-tu me rejoindre au St-Sulpice? Je n’ai plus d’argent et ma carte de crédit est pleine.
– Qu’est-ce que tu fais sur une terrasse à cette heure-ci?
– Je viens de perdre mon emploi, alors je suis venu fêter ça.
– Fuck! Encore! Comment ça se fait?
– Viens me rejoindre, je te raconterai.
– J’arrive.
Judith gara sa Mustang décapotable juste devant la terrasse du St-Sulpice. Blonde, des yeux bleus cachés derrière ses lunettes de soleil, des vêtements griffés, un sourire éclatant : l’image parfaite de la jeune femme entreprenante à qui tout réussit. Elle embrassa Benoit sur les deux joues avant de s’asseoir. Elle leva un doigt en l’air pour signifier au serveur qu’elle prendrait la même chose que son copain.
– Merci d’être venue aussi vite.
– Ce n’est rien. De toute façon, j’avais besoin de prendre l’air. Raconte-moi ce qui s’est passé. Pourquoi t’ont-ils congédié?
– Le bureau a perdu un gros client. Il fallait couper dans les effectifs et bla-bla-bla.
– Ils en ont congédié plusieurs?
– Rien que moi et un jeune qui travaillait à la comptabilité.
– Attends, tu n’étais pas le dernier arrivé : Mathieu Simoneau a commencé bien après toi, non?
– Tout à fait. Même que c’est moi qui lui ai trouvé ce boulot.
– Alors, comment ça se fait que ce soit toi qu’on ait congédié?
Benoit fit une moue de dégoût.
– Simoneau est tellement lèche-cul. Imagine-toi qu’il couche avec la fille du patron, une vraie guenon, je te jure. Même avec un sac sur la tête, je ne la toucherais pas. Et conne comme un balai en plus.
– Je t’avais dit de te méfier de ce con-là. C’est le genre à toujours tirer la couverture de son bord.
– Ouais, t’as raison. Si tu savais tout ce qu’il a fait pour avoir ce boulot. Il me textait dix fois par jour pour me supplier de parler au patron en sa faveur. Quelle pute ce mec! Il ne m’a même pas salué quand j’ai quitté le bureau.
– Un vrai trou de cul. Mais toi maintenant, qu’est-ce que tu vas faire?
– Je dois trouver un nouvel emploi au plus vite.
– As-tu droit à l’assurance chômage?
– Même pas, il me manquait trois semaines.
– Merde!
– Tu peux le dire, je suis dans une belle merde. J’attends ma dernière paye demain. Cela me permettra de payer le prochain loyer et c’est tout.
– Tu sais, si t’as besoin, je peux toujours te dépanner pour un temps.
– Merci, t’es gentille, je vais voir.
Après toutes ces bières, l’élocution de Benoit devenait moins précise. Judith lui proposa d’aller manger une bouchée. Il accepta. Ils se retrouvèrent au restaurant l’Assommoir dans le Vieux-Montréal. Une jeune chanteuse s’accompagnait à la guitare en interprétant des classiques du répertoire français. L’ambiance était agréable et la nourriture, délicieuse.
Une fois qu’il eut mangé, Benoit retrouva ses facultés. Judith hésitait à parler de son travail avec son ami. Elle connaissait son avis à ce sujet et ne voulait pas se retrouver, une fois de plus, dans une interminable conversation sur l’éthique. Finalement, elle se lança en se disant que le pire qui puisse arriver serait une bonne prise de bec.
– Écoute, Benoit. Je te regarde aller depuis quelque temps et je vois bien que rien n’est simple dans ta vie. Je pense qu’il serait temps que tu réorientes ta carrière et que tu trouves enfin un travail lucratif.
– T’as vu ça dans ta boule de cristal?
Benoit accompagna sa réplique d’un petit rire sarcastique. Judith ne se laissa pas démonter.
– Tu peux en rire, si tu veux. Je sais ce que tu penses de mon travail. Il n’empêche que c’est moi qui conduis une Mustang décapotable flambant neuve que j’ai payée comptant. Je ne vois pas pourquoi tu n’en ferais pas autant.
– Hé misère! On ne va pas encore reprendre cette maudite conversation. Je n’ai pas fait quatre ans d’études en design industriel pour me retrouver à raconter n’importe quelle idiotie à des gens crédules pour leur vider les poches. Toutes ces histoires de voyance et de cartomancie, c’est tellement de la connerie! Comprends-moi bien, je ne juge pas ta façon de gagner ta vie. Simplement, je serais incapable de faire comme toi. Je me sentirais malhonnête. Ça doit venir de mon éducation catholique.
– Alors pour toi, ce que je fais c’est de l’exploitation?
– Évidemment que ça en est. Tu te fais payer cinq dollars la minute pour raconter des âneries à des gens qui sont prêts à tout avaler, alors que toi-même tu ne crois pas un mot de ce que tu leur dis. Si ce n’est pas de l’exploitation, qu’est-ce que c’est?
– Tu vois, c’est là que tu te trompes. Les gens m’appellent parce qu’ils sont inquiets. Ils ont besoin qu’on les rassure et moi je leur dis ce qu’ils veulent entendre. Dans le fond, je ne suis pas pire qu’un psychologue qui travaille exactement de la même manière, à l’exception que lui possède un diplôme pour le faire. D’accord, je ne crois pas un mot des idioties que je leur raconte, mais qu’est-ce que ça peut foutre si eux se sentent mieux après? Sans moi, ces gens passeraient peut-être leur temps à encombrer les salles d’urgence des hôpitaux pour qu’un médecin leur confirme qu’ils n’ont rien, ou dépenseraient une fortune chez le psy.
Benoit rigola.
– T’as une façon de présenter la chose... On croirait presque entendre la mère Teresa des naïfs.
– Tu peux en rire autant que tu veux, il n’en reste pas moins que je gagne bien ma vie avec ce travail et je n’ai aucune honte à le faire. Je ne comprends pas pourquoi tu t’obstines à ne pas essayer.
– J’y connais rien, moi, à ces histoires de zodiaque et de planètes. Je ne saurais même pas quoi dire.
– C’est facile, t’as qu’à venir passer quelques heures chez moi, je te montrerai tout ce que tu dois savoir.
– Écoute, Judith, tu es très gentille et tu sais que je t’aime. Mais je t’en prie, ne me parle plus de ces histoires de médium. Je préférerais devenir livreur pour un dépanneur plutôt que de faire ce que tu fais.
Judith leva les yeux au ciel d’exaspération.
– OK, c’est comme tu veux. Il est tard, je te raccompagne?
– Si ça ne te dérange pas.
Judith paya l’addition, ils quittèrent le restaurant. Benoit ressentait toujours les effets de l’alcool et commençait à somnoler. La jeune femme s’arrêta devant l’appartement de son ami et le secoua doucement.
– Hey, beau gosse, on est arrivé.
Benoit émergea de son demi-sommeil et regarda Judith en souriant tristement.
– Tu veux bien dormir avec moi cette nuit? Je n’ai pas envie d’être seul.
– Tu sais bien que je ne te dis jamais non. J’espère que tu as du café pour demain matin.



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